
Jeudi 20 novembre, nous nous retrouvons à l’Automobile Club pour écouter une conférence donnée par Véronique Matteoli. Elle est entrée en 2010 au Lyceum Club de Paris et en a été présidente de 2013 à 2017 avant de devenir présidente de la Fédération Nationale.
A travers les âges, nous dit-elle, les femmes, très souvent, ont été oubliées, effacées de la réalité quand ce n’est pas carrément niées. Et pourtant, elles furent souvent pionnières, ou auxiliaires indispensables, dans leur domaine : art, sciences ou esprit d’invention.
Ces femmes « oubliées » sont légion, et, pour sa conférence, Véronique a choisi de braquer son projecteur sur cinq d’entre elles :
- Jeanne Barret
- Alice Guy Blaché
- Hedy Lamarr
- Rosalind Franklin
- Maggie Lena Draper Walker


Jeanne Barret(1740-1807) :
Fille de paysan, Jeanne Barrett serait née en 1740 dans le village de La Cormelle en Bourgogne. D’abord gouvernante des enfants de Philibert Commerson, un veuf médecin et botaniste, elle se prend de passion pour la science des plantes et s’initie à la reconnaissance et la classification des plantes avec son maître. Une liaison naîtra entre eux et c’est ensemble qu’ils participeront à une expédition commandée par le roi Louis XV.
Les femmes étant interdites à bord du bateau, c’est sous un déguisement d’homme que Jeanne embarqua à Rochefort sur « la Boudeuse » avec l’équipage de Bougainville.
Cheveux coupés, poitrine bandée, vêtue d’un pantalon, Jeanne se fait appeler « Jean » et prétend être le serviteur de Commerson qui est de mèche avec elle. Grâce à la complicité de son amant, Jeanne passera le détroit de Magellan, visitera Rio, Tahiti, l’île Maurice, Madagascar, la Réunion… Elle sera la première femme à avoir fait le tour du monde.
Au cours de ses pérégrinations, le couple découvrira l’hortensia dans l’est des Etats-Unis et, au Brésil, un nouvel arbre, qu’ils baptiseront “bougainvillier” en hommage au capitaine de l’expédition.
Wikimedia Commons File: Forest & Kim Starr 030418-0058 Bougainvillea spectabilis.jpg


Anne Barret et Commerson constitueront un herbier avec les plantes qu’ils auront récoltées :
Philibert Commerson meurt pendant le voyage, en 1773, à l’île Maurice. Jeanne ouvre alors un cabaret et épouse un officier de marine. Elle recevra par la suite l’héritage de Commerson et Louis XVI lui attribuera une pension.
Revenue en France, Jeanne Barrett s’installe en Périgord où elle mourra en 1807. Elle ne sera pas totalement oubliée, car plusieurs plantes lui sont dédiées, un timbre est créé à son effigie et des rues baptisées à son nom dans plusieurs villes, ainsi qu’une chaîne de montagne sur la planète Pluton, dont le nom, Monts Baret, est approuvée par l’Union Astronomique Internationale en 2018 !
Alice Guy Blaché (1873-1968)
Née en 1873, Alice Guy fut une pionnière du cinéma de fiction.
En 1894, elle entre comme secrétaire sténodactylo, métier novateur à l’époque, au service de Léon Gaumont au Comptoir Général de la Photographie. Léon Gaumont rachètera bientôt la société et s’intéresse au cinématographe alors à ses débuts.
Alice Guy put ainsi assister à la projection du film « La sortie des usines Lumière » qui l’enthousiasmera.
Wikimedia Commons Portrait d’Alice Guy, Studio Apeda New York 1896.


Elle se mit alors à créer ses propres films, dont le premier sera « La Fée aux choux ».
Ce film rencontrera un franc succès auprès du public populaire et encouragera Alice Guy à poursuivre sa carrière. Du cinéma muet, elle passe au cinéma parlant dont elle sera l’une des pionnières.
Wikipedia Commons Public Domain La Fée aux choux Created: 1896 .png
Ce film rencontrera un franc succès auprès du public populaire et encouragera Alice Guy à poursuivre sa carrière. Du cinéma muet, elle passe au cinéma parlant dont elle sera l’une des pionnières.
En 1907, mariée au caméraman Herbert Blaché, elle suit son mari aux Etats-Unis et fonde sa propre société de production, la Solax Company , créant et produisant des centaines de films, et lançant la carrière de plusieurs acteurs américains qui deviendront célèbres.
Jusqu’en 1917, Alice Guy domine le cinéma mondial, mais, au début des années 20, à la suite d’une série de déboires, la Solax est saisie par le fisc, le studio est détruit. Alice divorce et rentre en France où, ignorée par un secteur qu’elle a pourtant contribué à créer, elle se résout à abandonner sa carrière cinématographique et, pour survivre, écrit des livres pour enfants et fait des traductions.
Parmi ses nombreux films, seule une centaine sera reconnue comme sa création, le reste sera attribué à d’autres… Alice Guy expliquera cet effacement par le fait qu’elle était une femme isolée dans un monde d’hommes. Elle reçut cependant la Légion d’honneur en 1955 et une rétrospective de ses films lui sera consacrée en 1954 par Henri Langlois.

Hedy Lamarr (1914-2000)
Wikimedia Commons. Public Domain Hedy Lamarr in the Heavenly Body 1944
Née en 1914 à Vienne, en Autriche, l’actrice et productrice autrichienne naturalisée américaine, Hedy Kiesler (qui prit pour pseudonyme Hedy Lamarr) eut un début de carrière scandaleux dans les années 1930 pour avoir joué nue dans le film « Extase ». Très belle, Hedy Lamarr eut 6 maris et de nombreux amants. C’était l’une des stars les plus glamours de l’époque, son visage servit de modèle aux studios Walt Disney pour le personnage de Blanche-Neige.
Wikimedia Commons Hedy Lamarr and George Antheil’s patent for a “Secret Communication System” 1941
Mais la beauté n’était pas son seul atout : Hedy Lamarr, autodidacte, était également une scientifique de haut niveau. Avec le compositeur et pianiste George Antheil, elle inventa pendant la guerre, un système de codage des transmissions. Malgré l’importance de ses inventions (à l’origine du wifi et du GPS), Hedy Lamarr mourra en 2.000 dans l’anonymat. Selon son souhait, ses cendres furent en partie répandues par son fils dans les bois de Vienne, en Autriche, son pays natal.
Wikimedia Commons Hedy Lamarr and George Antheil’s patent for a “Secret Communication System” 1941


Rosalind Franklin (1920-1958)
Née en 1920 à Londres, dans une famille d’origine juive, Rosalind est une physicochimiste britannique. Pionnière de la biologie moléculaire, elle joua un rôle de premier plan dans la découverte de la structure hélicoïdale de l’ADN et travailla également à la découverte du virus de la mosaïque du tabac.
Après un doctorat en physique-chimie à Cambridge, elle s’installe en France où elle a obtenu un poste de chercheuse en France, au CNRS.
En 1950, elle crée un laboratoire de diffraction des rayons X au King’s College de Londres et travaille avec le physicien Maurice Wilkins. Elle y fera des découvertes majeures sur l’évolution de la stucture de l’ADN
Wikimedia Commons, Rosalind Franklin with microscope in 1955. From the personal collection of Jenifer Glynn. MRC laboratory of Molecular biology
Rosalynd Fanklin mourra prématurément en 1958 d’un cancer de l’ovaire, sans doute dû à trop d’exposition aux rayons X. Après, sa mort, trois scientifiques, Maurice Wilkins, James Watson et Francis Crick, passant sous silence les recherches de Rosalind Franklin dont ils avaient largement tiré profit, obtinrent en 1962 un prix Nobel de chimie qui aurait dû lui revenir.
Comme tant d’autres femmes, Rosalind Franklin a, été victime de « l’effet Matilda », phénomène démontrant le fait que les recherches effectuées par des femmes sont souvent oubliées au profit de celles réalisées par des hommes. La France a quand même reconnu sa valeur car un square porte son nom à Paris, et le prix Louisa Gross Horwitz qui récompense les chercheurs en biolochimie et biologie les plus remarquables lui a été décerné à titre posthume aux Etats-Unis, en 2008, soit 50 ans après sa mort !
La France a quand même reconnu sa valeur car un square porte son nom à Paris, et le prix Louisa Gross Horwitz qui récompense les chercheurs en biolochimie et biologie les plus remarquables lui a été décerné à titre posthume aux Etats-Unis, en 2008, soit 50 ans après sa mort !
Wikimedia Commons résumé graphique de l’effet Matilda concernant le refus de reconnaître les contributions des femmes en science IlluScientia – Own work


Maggie Lena Rapper Walker (1867-1934)
Maggie Lena Rapper Walker naît en 1867 en Virginie aux Etat-unis. Elle est la fille d’une esclave noire et d’un journaliste irlandais qui ne la reconnaît pas et ne s’occupera jamais d’elle. Sa mère est cuisinière au service d’Elizabeth Van Lew, célèbre pour avoir été une philanthrope abolitionniste qui créa et dirigea un réseau d’espionnage au profit de l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession.
Peu après la naissance d ‘Elizabeth Walker, sa mère se maria avec William Mitchell qui travaillait comme majordome dans la même famille et aura un autre enfant. Affranchi par leur maîtresse, le couple déménage dans une maison proche habitée par plusieurs familles noires. Sa mère s’installe comme lingère tandis que son beau-père entre comme majordome dans le meilleur hôtel de Richmond.
Wikimedia Commons, Maggie L Walker National Historic Site (35403023113).jpg
Pour aider sa mère, la petite Elizabeth qui n’a que 9 ans, transporte le linge de ses clientes blanches dans un panier posé sur sa tête. Elle n’oubliera jamais cette période de sa vie et l’injustice ressentie alors la poussera plus tard à militer pour l’émancipation de la femme noire.
Malgré sa pauvreté, sa mère tient à ce que sa fille étudie. Maggie ira donc à l’école et sera une élève brillante. Déjà d’un caractère affirmé, en 1883, elle organisera l’une des premières grèves d’étudiants noirs pour que ces derniers, comme les étudiants blancs, aient le droit d’organiser leur remise de diplôme dans leur école. Elle obtiendra gain de cause.
Après un diplôme d’institutrice, elle enseignera jusqu’en 1883, date à laquelle elle épouse un entrepreneur noir de travaux publics nommé Armstead Walker. Comme le veut la coutume chez les femmes mariées, elle arrête alors de travailler pour s’occuper de ses trois enfants dont l’un mourra en bas âge.
Sans emploi, elle se consacre à la défense et à l’émancipation de la communauté noire.
Elle milite au sein de l’ordre de Saint Luke, ordre religieux caritatif qui apporte une aide matérielle et financière aux familles noires. L’ordre ne compte alors que 2.000 membres, er manque cruellement d’argent.
Sous l’impulsion de Maggie, l’ordre se développera considérablement, et comptera 100.000 membres en 1920. Maggie sillonne les Etats-Unis, militant et créant de nouvelles antennes à travers les états. L’ordre de Saint Luke deviendra une immense organisation présente dans 22 états et dirigée depuis Richmond par une équipe de 50 personnes, toutes noires.

L’infatigable Maggie ne s’arrête pas là, elle fonde aussi un journal le « St Luke Herald Tribune ». En fin, en 1903, elle crée la première banque noire des Etats-Unis, la St Luke Penny Saving Bank, devenant la première femme de l’histoire des Etats-Unis à créer et à diriger une banque. Fusionnant dans les années 1930 avec deux autres banques afro-américaines, elle inaugure la Consolidated Bank and Trust Company, qui existe toujours de nos jours et reste la première banque américaine spécifiquement dédiée aux besoins de la communauté afro-américaine.
Malgré les épreuves qui jalonneront sa vie, elle continuera à mener une existence vouée à la défense et l’émancipation de ses frères noirs. En 1928, âgée de 61 ans, elle est atteinte de paralysie et se déplace en fauteuil roulant. Mais elle continuera à gérer ses innombrables activités jusqu’à son décès en 1934. Après sa mort, elle sera saluée unanimement comme une personnalité de premier ordre de la communauté noire des Etats-Unis, mais aussi comme un modèle universel de dévouement et d’entraide à la communauté humaine.
Cette conférence nous fait découvrir des femmes que nous ignorions parfois, reliant leurs mérites au but de Constance Smedley, créatrice de notre club du Lyceum qui voulait œuvrer pour la reconnaissance des femmes. Et rappelant à notre mémoire toutes les femmes méritantes par leur talent ou leur dévouement à une cause, dont on ne parle jamais assez…


