
En ce premier jeudi février, nous nous retrouvons pour écouter une conférence Madame Bénédicte Boyrie-Fénié intitulée » Bordeaux, de Burdigala au XIXème siècle« .
Madame Boyrie-Fénié est une linguiste spécialiste de la toponymie gasconne.
Très attachée depuis l’adolescence à la préservation des langues régionales, docteure en géographie historique, elle est l’auteure, seule ou en association avec son mari Jean-Jacques Fénié (agrégé de géographie qui enseigne aussi l’occitan) de plusieurs ouvrages de vulgarisation sur la toponymie de différents domaines occitans.
Devant un public attentif, Madame Boyrie-Fénié donne un aperçu de sa science toponymique dont elle nous explique d’abord le sens.
La toponymie, mot issu du grec ancien (topos =lieu et nomos =nom) est l’étude des noms de lieux. La recherche toponymique, en mêlant histoire, géographie et linguistique enquête sur les indices laissés par les sociétés passées sur les territoires. Pour prouver l’importance de cette science peu connue, elle cite une phrase de l’écrivain et lexicographe Frédéric Mistral qui s’exprimait en provençal et fut un fervent défenseur des langues occitanes.


En révélant le sens des noms, nous dit Madame Boyrie-Férié, la toponymie, bien que n’étant pas une science exacte, révèle bien des choses sur la petite et la grande histoire.
En Gascogne, et particulièrement à Bordeaux, ville marquée par un important mélange linguistique, son étude permet d’approcher et de percer ses différentes strates langagières.
Un peu d’histoire des noms de lieu :
– au paléolithique (2,6 millions d’années à 10.000 ans avant J.C.), l’homme éprouve le besoin de nommer ce qui est dangereux et ce qui est utile.
– au néolithique (2.800 à 2.500 ans avant J.C. environ), l’homme se sédentarise et commence à nommer et circonscrire les lieux. Les habitations sont regroupées dans des lieux nommés, limités par des pieux. Il faut protéger les habitants mais aussi le bétail qui représente alors la notion de richesse.
Cette sédentarisation entraîne donc l’apparition des noms de lieux.
Quelques exemples surprenant de noms de lieu :
En France, le nom de village le plus court est Y, commune de la Somme. Sa signification est « lieu habité par Ido », ou « lieu dont Ido est le propriétaire ».
Wikimedia Commons Pixeltoo Route de Y, Somme, Picardie


-Au Pays de Galles, Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch, petite ville située sur l’île d’Anglesey, avec ses 58 caractères répartis en 18 syllabes, serait celle qui possède le nom le plus long d’Europe et le deuxième nom de lieu le plus long au monde, composé d’un seul mot.
By Missvain – Own work, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=158282755
La palme revient pour le monde entier, à un lieu situé en Nouvelle-Zélande, qui comporte 85 caractères.
Taumatawhakatangihangakoauauotamateaturipukakapikimaungahoronukupokaiwhenuakitanatahu
Par Mattgrosso sur Wikipédia anglais — Transféré de en.wikipedia à Commons par Kr-val., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3922715

TOPONYMIE DE LA GASCOGNE :
Dans notre région de Gascogne, certains toponymes, très anciens, remontent à une époque où on ne parlait pas encore gascon. Ils désignent surtout des reliefs et des cours d’eau. Ainsi, la racine « GAR », d’origine indo-européenne, qui désigne une pierre ou un caillou, se retrouve dans le nom Garos dans les Pyrénées Atlantiques, le Pic du Gar dans les Pyrénées et, certainement, également dans Garonne.
En gascon, le mot « Garroc » signifie rocher, hauteur, mont et en basque il évolue en garai qui a la même signification…
De la même façon, la racine « pal », également issue du pré-indo-européen et qui signifie aussi rocher escarpé, va se retrouver aussi bien dans le col de Pau, en vallée d’Aspe, que dans la ville de Pau.

Si l’on revient aux origines, le gascon est la variété de l’occitan propre au triangle aquitain délimité par les Pyrénées, l’Océan et la vallée de la Garonne.
Les aquitains ont laissé des noms en os ou osse : Andernos, Biscarosse, Pissos, Biganos…
Mais de nombreux toponymes sont d’origine latine. On peut citer la racine ACOS (du latin acum, signifiant « domaine de ») qui a laissé ses traces autour de Bordeaux, avec Listrac, Marciac, Podensac, Préchac. Et son dérivé an dans Draguignan, Caudéran, Léognan…
Les Celtes ont peu pénétré en Gascogne, sauf le long de la Garonne et en val d’Aran mais leur langue a laissé quelques traces : Cambo (méandre) a donné Cambo au pays basque. Condomages (marché de la confluence) a donné Condom.
Mais revenons à Bordeaux dont la langue, d’origine romane, est donc le gascon malgré son peuplement par les Bituriges Vivisques, venus de Bourges en pays d’oil, comme le remarque le géographe grec Strabon, au 1er siècle après J.C.
Après la conquête romaine, notre langue a peu à peu évolué vers le gallo-roman, celui-ci se divisant entre gallo-roman du nord : la langue d’oïl, et le gallo-roman du sud : la langue d’oc. Bordeaux se trouve aux confins de l’aire gasconne, mais elle en fait bel et bien partie.
En termes de toponymie, le nom ancien de Burdigala se compose de deux racines : une racine aquitaine BURD qui signifie boueux et une racine proto-basque CAL qui voudrait dire abri ou crique. Notre ville est donc définie comme une crique boueuse…
N’oublions pas qu’à l’origine, Bordeaux n’était qu’un vaste marécage. A ce sujet, nous pouvons rendre hommage à Alphonse d’Ornano, maire de Bordeaux de 1599 à 1610 qui fit assécher les marais de Bordeaux et édifier des fontaines monumentales.
Wikimédia Commons : Plan de la ville de Bordeaux, bâtie par les Romains l’an de JC 260. Extrait de l’Histoire de la ville de Bordeaux, de Dom Devienne, paru en 1771.

A partir de l’an mil, et suite aux invasions, le langage s’est mêlé à diverses influences. Le bordeluche n’est pas différent du gascon parlé ailleurs mais il comporte un nombre non négligeable de termes et expressions particulières liées à l’économie de la vigne et de la pêche.
D’autres noms peuvent prêter à confusion, ainsi la rue de la Vache ne fait pas allusion, comme la légende veut le faire croire, à une vache qui se serait échappée dans les rues de Bordeaux, mais vient du terme « baisha » qui signifie la déclivité, la pente, le Château Trompette tire son origine de tropeyte ou troupeau, l’endroit devait être à l’origine un lieu de pâture…
Comme on le voit, s’intéresser à la toponymie, c’est comme mener une enquête sur l’histoire d’un lieu ou une commune et rechercher, finalement son identité.
Cette quête est difficile car les noms de lieux ont été francisé au cours du XIXe siècle. C’est donc dans la consultation des documents anciens (actes notariés, cadastres que l’on arrive à trouver l’origine et la racine des noms de lieu) ce qu’a fait et continue de faire Madame Boyrie- Fénié.
Cet article n’est qu’une partie de cette passionnante conférence sur laquelle on pourrait encore écrire mille choses !
Crédit photos : Nicole Ride, Lyceum Club International de Bordeaux
