MARCEL PROUST : DE COMBRAY A BALBEC, DESTINS CROISES

A l’occasion du 150ème  anniversaire de sa naissance, Michelle Brieuc a évoqué ce grand écrivain par Zoom avec de nombreux clubs. Marcel Proust a été le mondain dilettante et fortuné, fréquentant les salons de la bourgeoisie et de l’aristocratie et l’écrivain retiré dans sa chambre, s’épuisant au travail, porté par un projet fou, celui de La Recherche : 3 000 pages en 7 titres pour entrelacer les destins de plus de 200 personnages. Considéré comme le précurseur du roman moderne, il se révèle à travers les personnages qui peuplent sa composition littéraire

Ses parents

Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust est né à Paris, le 10 juillet 1871. Son père, Adrien, est issu de la petite bourgeoisie catholique provinciale. Chef de clinique puis Professeur en médecine, il connaîtra une grande notoriété dans le milieu médical.

Sa mère, Jeanne Weil, est la fille d’un riche agent de change d’origine juive alsacienne. Issue de la bonne société parisienne, elle parle plusieurs langues, aime la musique et la peinture. À 21 ans, elle rencontre Adrien Proust qui a 15 ans de plus qu’elle. Lors des journées dramatiques de la Commune, Adrien Proust est légèrement blessé par une balle perdue en allant prendre son service à l’hôpital de la Charité. Sa femme, enceinte de Marcel, se remet difficilement de l’émotion éprouvée à cette occasion

Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust naît à Auteuil dans la maison de son grand-oncle maternel, Louis Weil. Il est si faible que son père craint qu’il ne soit viable. Très tôt, Marcel concentre son amour sur sa mère et considère son frère cadet, Robert, né en 1873, comme un rival à évincer pour rester l’unique bénéficiaire de l’amour maternel. Les rapports entre les deux frères ne seront jamais intimes. Marcel l’a gommé dans La Recherche.

A 9 ans, lors d’une promenade au Bois de Boulogne, Marcel est victime d’une crise d’asthme extrêmement violente. L’asthme chronique contraint le jeune garçon à de fréquents repos. Il a tendance à se replier sur lui-même, développant des tendances à l’introspection.

Chaque année, les Proust rejoignent Illiers où se trouve la maison de Mme Amiot, la sœur aînée du Docteur Proust. Neurasthénique, elle vit recluse dans sa chambre, calfeutrée sous un édredon. Sous la plume de Marcel, cette maison familiale devient celle de tante Léonie.

Chaque soir, au coucher, Marcel attend le baiser de sa mère autant qu’il le craint. Déjà le bonheur le préoccupe : pourquoi il s’en va si vite ? Comment le rattraper, comment le retrouver et le garder ? Un jour d’hiver, sa mère lui prépare du thé et des madeleines. Machinalement, Marcel trempe la madeleine dans son thé et à chaque fois tous ses souvenirs refont surface. D’où l’expression La madeleine de Proust.

Après le décès de sa tante Elisabeth, Marcel ne reverra Illiers qu’au cours de rares visites. L’enchantement de l’enfance est rompu, sa mémoire prendra le relais. Le village sera rebaptisé Illiers-Combray en 1971, lors du centenaire de la naissance de Marcel Proust.

À Paris il rencontre Marie de Benardaky avec qui il ressent les 1ers élans pour aimer ou se faire aimer par quelqu’un d’autre que sa mère, mais il échoue. 1887-1888, ses 1ères attirances pour les garçons apparaissent, mais jamais il ne reconnaîtra ouvertement la vraie nature de ses penchants.

15 novembre 1889 Proust devance l’appel pour 1 an de service militaire jusque 1890 à Orléans. Il en garde un souvenir heureux.

Septembre-octobre 1891, avec sa grand-mère et sa mère, il est à Cabourg et Trouville, qui vont inspirer ses écrits. Après l’obtention de sa licence en droit, il refuse de faire carrière dans la diplomatie ou la magistrature et annonce à son père : Toute autre chose que je ferai, autre que les lettres et la philosophie, est pour moi du temps perdu. En 1896 il publie Les Plaisirs et les Jours, un recueil de poèmes en prose, portraits et nouvelles dans un style fin de siècle, illustré par Madeleine Lemaire, peintre, illustratrice.

Jean Lorrain, réputé pour la férocité de ses critiques sous le nom de Raitif de la Bretonne, qualifie Proust de chochotte et d’écrivain précieux et surtout il révèle sa liaison avec Daudet. L’article fait scandale. Marcel Proust provoque Lorrain en duel dans le bois de Meudon. 6 février 1897 le duel se fait au pistolet, deux balles sont échangées sans blessure. Toute sa vie, l’écrivain sera fier de ce fait d’armes. Dilettante, doté d’une réputation de snobisme, il poursuit son ascension mondaine dans les salons parisiens et déclare en 1901 : J’ai aujourd’hui 30 ans et je n’ai rien fait !

Son père meurt le 26 novembre 1903 et sa mère le 26 septembre 1905 : Elle emporte ma vie avec elle. Ce drame terrible aggrave son remord de n’avoir pas été pour elle le fils qu’elle aurait souhaité et de ne pas lui avoir rendu l’amour qu’elle lui prodiguait.

Après Illiers, résidence de  son enfance, il découvre Cabourg.  Ayant appris qu’il y avait un hôtel confortable, il y résidera sept étés de suite entre 1907 et 1914. 1907 est l’année où, dans la chambre 414 du Grand Hôtel, il commence l’écriture d’une suite de romans formant une vaste comédie humaine de plus de 200 personnages: «A la recherche du temps perdu » qui sera publiée entre 1913 et 1927.

.                 

Cabourg a donné son nom à une promenade qui longe le bord de mer et s’étend sur près de 4 km depuis Franceville jusqu’à Cap Cabourg.

Proust vit de plus en plus reclus, accompagné de Céleste, sa seule confidente. Elle rédige sous sa dictée, rassemble et vérifie ses informations et l’assiste au quotidien. Elle est Françoise, dans la Recherche. Le 2 août 1914 l’édition de l’œuvre de Proust est suspendue, Bernard Grasset est parti au front. Craignant d’être mobilisé, Proust consulte les médecins qui le dispensent car sa piètre santé ne cesse de s’altérer.

De 1914 à 1918, au 2ème étage du 102 boulevard Haussmann, il travaille avec acharnement sur les corrections des 5000 pages d’épreuve de À l’ombre des Jeunes filles en fleurs. Avril 1918 une paralysie faciale et des troubles de la parole le clouent au lit.

1er octobre 1918 il aménage 44 rue Hamelin, dans un meublé au 5ème étage où il poursuit son œuvre. Il fréquente le Ritz, 2 ou 3 fois par semaine, son dernier écrin doré, jusqu’à sa mort.

2 auteurs sont en lice pour le Goncourt 1919. Roland Dorgelès chante les poilus dans Les Croix de bois, il a combattu plus de 2 ans comme engagé volontaire. La France pleure ses morts, impossible de célébrer À l’ombre des jeunes filles en fleurs, dont l’auteur est considéré comme un mondain qui a passé la guerre entre la chambre, le boudoir et la sieste. Mercredi 10 décembre 1919, 14 heures, Proust est élu !Son élection crée une émeute littéraire. La presse se déchaîne contre Proust jugé trop vieux (48 ans), trop riche (les 5.000 francs du Prix seraient plus utiles à un autre), trop mondain, homosexuel et planqué pour ne pas avoir fait la guerre. Les mauvaises langues parlent de proustitutions, elles accusent l’auteur d’avoir été un goncourtisan, de n’avoir écrit que des gallimardtias ou des petites coliques d’enfant.

16 heures : Gaston Gallimard et Léon Daudet frappent à la porte de Proust. Il dort. Épuisé, il refuse de voir les journalistes et reste emmitouflé dans ses couvertures.

Au cours de sa dernière sortie en octobre 1922, il prend froid et la grippe s’installe. Il refuse les soins de son médecin et de son frère Robert. Dans la nuit du 17 au 18 novembre, bien que très faible, il appelle Céleste pour l’aider à travailler : Si je passe cette nuit, je prouverai aux médecins que je suis plus fort qu’eux. Mais il faut la passer. Croyez-vous que j’y arriverai ? À 3 heures et demie du matin, à bout de force, il avoue : je suis trop fatigué, arrêtons Céleste, je n’en peux plus, mais restez là. L’après-midi du 18 novembre 1922 son frère Robert et son médecin décident de cesser les soins. Le vicaire de Sainte-Clotilde vient dire les prières des trépassés et place entre ses mains le chapelet qui sera son passeport pour l’éternité. 18 novembre 1922 à 4 heures et demi de l’après-midi Marcel Proust meurt en présence de son frère Robert et de Céleste. Ses funérailles ont lieu le 22 novembre, dans la chapelle Saint-Pierre-de-Chaillot, avec les honneurs militaires dus à un chevalier de la Légion d’honneur. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris, auprès de ses parents, accompagné par une assistance nombreuse qui salue l’écrivain.

Bien que Proust ait traité de l’homosexualité dans ses écrits, il ne reconnaîtra jamais ouvertement son homosexualité, dont sa mère ne sera pas dupe, un état qui était très mal accepté par la société de l’époque et, à plus forte raison, par le milieu bourgeois dont il est issu et qu’il fréquente.

Michelle Brieuc