ARMANDE BEJARD, MADEMOISELLE MOLIERE

       

Une conférence théâtrale de Michelle Brieuc, ponctuée d’extraits de rôles d’Armande, a permis de prendre conscience de l’importance de cette comédienne du Grand siècle à la fois muse, égérie et femme de Molière pendant 11 ans !

 

       Dès sa naissance, le 3 juillet 1638, la filiation d’Armande Béjart intrigue. D’aucuns disent qu’elle est la fille de Madeleine qui fut la maîtresse de Molière qui donc pourrait être son père. En fait, Madeleine était la maîtresse de Monsieur de Modène, gentilhomme d’Avignon, qui, après moult promesses, n’a pas reconnu l’enfant. À 20 ans, Madeleine se retrouve mère célibataire. Officiellement, les parents de Madeleine Béjart, Joseph Béjart et Marie Hervé, reconnaissent être les parents de cette petite fille nommée Armande. Légalement tout est en ordre mais l’identité exacte d’Armande suscite encore de nombreuses polémiques.

Armande grandit en Languedoc, loin du monde théâtral des Béjart que Jean-Baptiste Poquelin a rejoint et avec qui il crée l’Illustre Théâtre. Au sein de cette troupe, le 28 juin 1644 il devient Molière, sans jamais révéler le secret de son pseudonyme.

Quand elle retrouve sa famille Béjart, Armande intègre la troupe sous le nom de Mlle Menou, et joue le rôle de la néréide Éphyre, un rôle de figuration qui ne compte que 4 vers. Dès l’Automne 1658, Armande partage la vie des comédiens et son nom apparaît pour la 1ère fois dans la troupe, le 26 août 1659. Pour tous, elle est la sœur cadette de Madeleine.

Molière, à près de 40 ans. Homme sérieux et rigoureux, organisé mais peu expansif, il est las des amours banales, tandis que la fortune et le succès commencent à lui sourire. Depuis 10 ans, il côtoie la jeune Armande. En séducteur invétéré, il l’amuse, il la charme et tombe amoureux d’elle. Après 3 ans d’une relation amoureuse tenue secrète, Molière fait part à troupe de son désir d’épouser Armande.

Le mariage discret, loin du faste auquel on aurait pu s’attendre d’un jeune couple amoureux, proche de la cour, est célébré à Saint-Germain-l’Auxerrois, le 20 février 1662. Il fait couler beaucoup d’encre car l’union de 2 comédiens dans une église choque et les détracteurs mettent en avant les supposés liens entre Armande et Molière. De surcroît Molière a 20 ans de plus qu’Armande ! Pour faire taire les ragots qui circulent sur son mariage, Molière se serait rendu devant Louis XIV pour lui présenter l’acte de baptême d’Armande et lui prouver qu’ils n’étaient pas liés par le sang.

Armande, jeune femme coquette, se laisse courtiser par une foule d’admirateurs. Elle aime les belles parures et les vêtements délicats et elle a le charme un peu provocant lié à la liberté des mœurs et de l’esprit de cette époque. Ce qui rend Molière fort jaloux. Les rieurs se moquent de lui car il met en scène des personnages de mari trompé : Si vous voulez savoir pourquoi presque dans toutes ses pièces il raille tant les cocus et dépeint si naturellement les jaloux, c’est qu’il est du nombre de ces derniers.

Madeleine Béjart qui subit le châtiment inexorable du vieillissement, change « d’emploi » et s’éclipse devant le talent naissant de sa fille. Armande devient la jeune 1ère pour qui Molière écrit et, le 9 juin 1662, elle apparaît pour la 1ère fois sous le nom de Mademoiselle Molière. Très vite, elle obtient des succès éclatants dans les rôles de femmes coquettes et satiriques, d’ingénues qui s’accordent avec sa nature. Elle est véritablement l’inspiratrice et la créatrice de toutes les héroïnes de Molière et suscite la jalousie des comédiennes qui disent qu’il écrit ces rôles pour elle et ne travaille que pour ses talents.

Le couple aura 4 enfants : Louis, Esprit-Madeleine, Marie et Pierre-Jean-Baptiste-Armand. Seule, leur fille Madeleine-Esprit survit.

17 février 1673, lors de la 4ème représentation du Malade imaginaire, Molière est pris d’une quinte de toux sur scène et les efforts qu’il fait pour jouer lui sont funestes. Suite à une convulsion, il est ramené chez lui, rue de Richelieu où il expire quelques heures plus tard, d’une congestion pulmonaire. Son agonie, qui a débuté sur la scène, donne à sa mort un caractère héroïque.

Le curé janséniste de Saint-Eustache lui refuse une sépulture chrétienne, au motif qu’il est mort sans avoir reçu les derniers sacrements. Armande se bat pour qu’il soit inhumé dans des conditions décentes et chrétiennes. L’inhumation a lieu le 21 février au cimetière Saint-Joseph, situé dans l’actuel 2ème arrondissement de Paris. Le soir des funérailles, la foule se rassemble devant la maison mortuaire pour honorer Molière qui l’a beaucoup amusée. Armande demande au peuple de donner des prières à son mari. Par la suite, toutes les paroisses de la ville ont donné plusieurs messes en l’honneur de Molière.

Après la mort de Molière, Armande veille à l’avenir de la troupe et s’emploie à maintenir l’œuvre de son mari.

En mars 1676, elle acquiert à Meudon, une grande maison qui, au milieu du 16ème siècle, était celle d’Ambroise Paré. Elle abrite aujourd’hui le Musée d’art et d’histoire de la ville.

Le 31 mai 1677, Armande épouse Isaac-François Guérin d’Estriché, issu d’une famille de comédiens, qui a quelques années de plus qu’elle. Honnête homme, estimé dans son art, il a rejoint la troupe de l’Hôtel Guénégaud en 1673.

Les frères Parfaict, historiens du théâtre français, notent : Ces époux vécurent dans une grande union. Elle avait un mari d’esprit, qu’elle aimait peu. Elle en prend un de chair, qu’elle aime davantage.

Ce 2ème mariage choque les fervents Moliéristes. Comme si elle avait commis un crime, ou un sacrilège ! Encore jeune et belle, Armande n’a pas été heureuse dans son 1er mariage, elle le sera dans le second. En1678, elle donne naissance à un fils, Nicolas-Armand-Martial.

21 octobre 1680 la Comédie-Française est fondée par ordonnance royale de Louis XIV et Mademoiselle Guérin (ex Melle Molière) est l’une des 1ères sociétaires.

À 52 ans elle se retire du théâtre et s’attache de plus en plus à son intérieur où elle vit très retirée et décède le 30 novembre 1700 à Paris, à 58 ans. Son acte de décès, ne fait aucune mention de Molière, dont elle ne porte plus le nom. Néanmoins, pour la postérité, en dépit de Guérin, elle est la veuve de Molière, celle qui a vécu 11 ans près de lui, l’interprète et l’inspiratrice de ses chefs-d’œuvre. Son enterrement a lieu au cimetière de l’église Saint-Sulpice, en présence de Nicolas Guérin, son fils, mais en l’absence de sa fille.

Après l’inventaire clos le 21 janvier 1701, la succession est partagée le 29 novembre 1703 entre Isaac Guérin d’Estriché, Nicolas Guérin et Esprit-Madeleine Poquelin, lesquels vendront la maison de Meudon en 1705.

Unie trop jeune à un mari trop âgé à la sensibilité très vive, Armande, femme très séduisante, mais surtout coquette, avide de plaisirs et de vie bruyante, aimait plus les manèges de l’amour qu’ils procurent que l’amour lui-même. Molière n’a pas trouvé auprès d’elle une vie de famille, intime et cachée à laquelle il aspirait. Jaloux, mais sans croire à l’infidélité de sa femme, il aurait été malheureux de n’être pas aimé.

Molière a écrit pour elle de nombreux rôles dans lesquels elle a excellé. Son talent, tant dans le tragique que dans le comique, a été reconnu de tous ses contemporains. Une fois veuve, elle a compris la perte qu’elle a subie et ce qu’elle devait au grand nom de Molière. Elle s’est efforcée de réparer son erreur en portant dignement le deuil de son mari. Elle a contribué grandement à empêcher la ruine du théâtre qu’il avait fondé en assurant le respect de sa mémoire.

Michelle Brieuc