Sur les pas de Simone de Beauvoir : invitation à la lecture

Le cercle de lecture du Lyceum club international du Limousin
(LCIL), animé par Alyette Serbource-Goguel, a passé un moment
exceptionnel chez Martial et Danièle Dauriac, le 30 mai 2022, à
Meyrignac, dans la maison de famille de Simone de Beauvoir

Nous remercions Florence Jaunez, notre écrivaine, de notre faire partager ce moment.


Danièle nous fait découvrir le jardin aux essences rares où tout est souvenir pour la jeune fille rangée : « les petits ponts de rondins », « la rivière anglaise », « l’île minuscule ». Martial, quant à lui, nous a dévoilé photos anciennes, médailles ― reçues pour l’obtention en 1924 de la première partie du baccalauréat avec la mention « bien » et en 1925 pour le
succès à la seconde partie du baccalauréat, dans deux sections différentes, philosophie et mathématiques élémentaires ―, lettres précieuses, bibliothèque, qui nous ont fait entrer dans l’œuvre et l’univers de Simone.
Ce fut un plaisir rare.
Martial nous a aussi conté l’histoire familiale, évoquant l’arrière grand père de Simone, Narcisse Bertrand de Beauvoir, qui se fixant à Tulle pour ses fonctions, après avoir été « contrôleur des contributions à Argentan » (1), acquiert Meyrignac, vers 1840. Son fils aîné, Ernest, grand-père de Simone, « hérite entre autres biens d’un domaine de deux cents
hectares »(2) et se passionne également pour la propriété. Féru des travaux d’Haussman et séduit par les parcs et jardins de Paris où il demeure, il crée le perron et arbore le parc où les arbres se répondent en écho. Devenu veuf, il se retire à Meyrignac, comme son père avant lui, et fait donation de ses biens à ses enfants Gaston, Hélène et Georges. Ce dernier, père de Simone
(1908-1986) et d’Hélène, dite Poupette, est avocat mais fréquente le« Palais » sans conviction. Rentier rapidement ruiné par les emprunts russes, il joue la comédie, à Divonne-les-Bains, « avec une troupe d’amateurs qui se produisait sur la scène du Casino ; ils distrayaient les estivants et le directeur du Grand Hôtel les hébergeait gratis. »(3)


À la mort de leur père Ernest en 1929, Gaston, l’aîné, reste propriétaire de Meyrignac, tandis qu’un changement de vie frappe Georges et sa famille, ils se retrouvent démunis. C’est à cette date que Simone, succession oblige, perdra sa maison d’enfance et de jeunesse, Meyrignac, qui incarne pour elle la liberté, la nature, le bonheur et la naissance de sa
vocation littéraire.
                 « Nous passions l’été en Limousin … »

Martial égrène des pages des Mémoires d’une jeune fille rangée, qui décrivent la parentèle, les lieux fondateurs, le jardin, la nature exaltante :
Nous passions l’été en Limousin, dans la famille de papa. Mon grand-père s’était retiré près d’Uzerche, dans une propriété achetée par son père. Il portait des favoris blancs,
une casquette, la Légion d’honneur, il fredonnait toute la journée. Il me disait le nom des arbres, des fleurs et des oiseaux. Des paons faisaient la roue devant la maison couverte de glycines et de bignonias ; dans la volière, j’admirais les cardinaux à la tête rouge et les faisans dorés. Barrée de cascades artificielles, fleurie de nénuphars, la « rivière anglaise », où nageaient des poissons rouges, enserrait dans ses eaux une île minuscule que deux ponts de rondins reliaient à la terre. Cèdres, wellingtonias, hêtres pourpres, arbres nains du Japon, saules pleureurs, magnolias, araucarias, feuilles persistantes et feuilles caduques, massifs, buissons, fourrés : le parc, entouré de barrières blanches, n’était pas grand, mais si divers que je n’avais jamais fini de l’explorer. Nous le quittions au milieu des vacances pour aller chez la sœur de papa qui avait épousé un hobereau des environs ; ils avaient deux enfants. Ils venaient nous chercher avec « le grand break » que traînaient quatre chevaux. Après le déjeuner de famille, nous nous installions sur les banquettes de cuir bleu qui sentaient la poussière et le soleil. Mon oncle nous escortait à cheval. Au bout de vingt kilomètres, nous arrivions à La Grillère. Le parc, plus vaste et plus sauvage que celui de Meyrignac, mais plus monotone, entourait un vilain château flanqué de tourelles et coiffé
d’ardoises. Tante Hélène me traitait avec indifférence. Tonton Maurice, moustachu, botté,
 une cravache à la main, tantôt silencieux et tantôt courroucé, m’effrayait un peu. Mais je me plaisais avec Robert et Magdeleine, de cinq et trois ans mes aînés. Chez ma tante, comme chez grand-père, on me laissait courir en liberté sur les pelouses, et je pouvais toucher à tout. Grattant le sol, pétrissant la boue, froissant feuilles et corolles, polissant les marrons d’Inde, éclatant sous mon talon des cosses gonflées de vent, j’apprenais ce que n’enseignent ni les livres ni l’autorité. J’apprenais le bouton-d’or et le trèfle, le phlox sucré, le bleu fluorescent des volubilis, le papillon, la bête à bon Dieu, le ver luisant, la rosée, les toiles d’araignée et les fils de la Vierge ; j’apprenais que le rouge du houx est plus rouge que celui du laurier-cerise ou du sorbier, que l’automne dore les pêches et cuivre les feuillages, que le soleil monte et descend dans le ciel sans qu’on le voie jamais bouger. Le foisonnement des couleurs, des odeurs m’exaltait. Partout, dans l’eau verte des pêcheries, dans la houle des prairies, sous les fougères qui coupent, au creux des taillis se cachaient des trésors que je brûlais de découvrir.(4)

Pendant la Première Guerre mondiale, lorsque Simone avait six ans, elle simule dans les jeux d’enfants avec sa sœur et sa cousine les combats entre l’Angleterre, la France et la Russie, faisant état de son étonnante
précocité intellectuelle : « J’inventais des jeux appropriés aux circonstances : j’incarnais Poincaré, ma cousine Georges V, ma sœur, le tsar. Nous tenions des conférences sous les cèdres et nous pourfendions les
Prussiens à coups de sabre. »(5)

Martial nous lit aussi la lettre émouvante, datée du 22 mars 1986, de sa mère Jeanne à Simone, mais cette lettre ne parviendra pas à temps à sa destinataire. L’affection entre les deux cousines est bien réelle, en témoignent les dédicaces de Simone qui parsèment ses livres pieusement offerts et rangés dans le petit salon. D’entrer ainsi dans l’intimité de l’écrivain donne véritablement envie de mieux connaître son œuvre. Nous avons toutes apprécié dans son ouvrage, La Vieillesse, véritable thèse, qui a paru en 1970, son érudition, son style clair et l’acuité de ses réflexions.
Au gré de cette rencontre, nous avons retrouvé les familiers de Simone : Louise, sa gouvernante, ses grands-parents, ses oncles et tantes, Jeanne, sa cousine, « d’un an plus jeune qu’[elle] », Poupette, sa sœur. Sa tante Lili, son père chéri, Françoise, sa mère, d’un caractère austère, qui sans ressources fut assistée par sa fille durant une longue partie de sa vie et qui fut toujours accueillie l’été à Meyrignac par sa nièce.


Le Limousin fut un lieu d’expérience pour Simone de Beauvoir, elle y apprit la déclaration de guerre en 1914, s’initia naïvement aux rudiments de la sexualité, en 1919, y perdit la foi et mentit à sa mère, pendant trois ans, à ce sujet. Elle y décida d’être écrivain. Elle y connut au sens biblique Sartre, en 1929. La rencontre avec Sartre clôt son récit d’enfance et de jeunesse, Simone déclare « Sartre répondait exactement au vœu de mes quinze ans […]. Avec lui je pourrais toujours tout partager. Quand je le quittai au début d’août, je savais que plus jamais il ne sortirait de ma vie. »(5)


Elle vécut aussi en 1929 une série de deuils, et surtout, à cette date, après le décès de son grand-père, Simone n’est plus chez elle à Meyrignac. Les retours à Meyrignac de Simone seront rares, elle n’y reviendra que trois fois, en juillet 1931, en 1943 (faisant le trajet d’Uzerche à Meyrignac à bicyclette), enfin en 1969, mais ce jour, voyant courir une troupe d’enfants blonds dans le parc, elle ne franchit pas la grille. 


Martial et Danièle nous ont fait visiter les lieux, avec simplicité et chaleur, merci à eux pour ces instants incomparables

Florence Jaunez

1.Mémoires d’une jeune fille rangée, page 44

2.Mémoires d’une jeune fille rangée p 44-45

3.Mémoires d’une jeune fille rangée p37

4.Mémoires d’une jeune fille rangéep35-38 édition folio première édition Gallimard 1958

5.Mémoires d’une jeune fille rangée p 38
Prolongements :
La Femme indépendante de Simone de Beauvoir, éditions folio, bref ouvrage qui cite de larges extraits du Deuxième Sexe.
Œuvre autobiographique : cette somme comprend après les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) de la naissance à 1929, La Force de l’âge
(1960) qui couvre la période de 1929 à 1944, La Force des choses (1963) d’août 1944 à l’automne 1962.
« Dans Tout compte fait (1972), Simone de Beauvoir reprend le passé déjà raconté, en l’ordonnant non plus selon la chronologie, mais en fonction de thèmes successifs, tout en complétant le récit de sa vie jusqu’à la date de rédaction du volume. Auparavant, Une mort très douce (1964), occupant une place latérale dans l’ensemble, racontait l’agonie et la mort de
Françoise de Beauvoir telle que sa fille les avait vécues. En 1981, La Cérémonie des adieux clôt l’œuvre entière de Simone de Beauvoir par le récit des dernières années de Sartre (de 1970 à 1980) »(6)