En 1961, sur les conseils d’André Malraux, le grand industriel compagnon de la Libération François Sommer (1904-1973) et son épouse Jacqueline (1913-1993) choisirent, pour abriter leur collection de chasseurs passionnés et protecteurs de la nature, de restaurer l’hôtel bâti mi XVIIe par François Mansart pour Jean-François de Guénégaud des Brosses, secrétaire du roi et conseiller d’Etat. Leur fondation ayant pu acquérir le bâtiment du début du XVIIIe attenant, le Musée de la Chasse et de la Nature, rénové, ouvrit ses portes en 2007 dans cet hôtel de Mongelas, avec une belle mise en scène le transformant en “résidence imaginaire d’un chasseur collectionneur”.
Son contenu montre comment la chasse, d’activité de survie des premiers hommes face à l’animal craint, est devenue moyen de se mesurer et de communier avec la nature, de la connaître et de la préserver, De salle en salle nous avons suivi le sanglier, le cerf, le loup, la jolie licorne, les oiseaux de proie, le cheval, le chien, les oiseaux et la faune des autres continents, dans leurs rapports avec l’homme depuis l’aube des temps ; nous avons pris conscience de l’apport de la chasse à l’art, aux trophées, aux armes et autres accessoires.
Une grande partie des animaux naturalisés présentés provient du domaine familial de Bel-Val, Ardennes, où le couple a créé une réserve de la faune française en y acclimatant des animaux sauvages. En 1971, à la demande du Président Pompidou, d’autres éléments des réserves de la Fondation furent affectés au musée du même nom créé au château de Chambord pour évoquer les chasses royales et seigneuriales des XVIe, XVIIe et XVIIe siècles.
Dans ce musée, où la magnifique collection des mécènes créateurs voisine avec les dépôts de grands musée français (Louvre, institut, BN, Nantes…), c’est une visite très particulière, de “découverte” et pleine de poésie, qui nous attendait.
Une rare exposition de cibles est installée au milieu des collections du musée.
Dès le XIIe siècle, des compagnies d’archers sont attestées car le tir à l’arc puis à l’arbalète était un moyen de protection des villes et villages. Le roi de France et les féodaux autorisèrent la bourgeoisie, soucieuse de prospérité des affaires, à former des corps d’élite de bourgeois enrôlés ; ces milices communales, exemptes d’impôts et de service du guet, furent organisées par Charles V en 1369, avec premiers statuts, séances hebdomadaires d’entraînement au tir, grandes rencontres et compétitions richement dotées lors des fêtes et foires, interdiction de pratiquer les jeux de hasard.
D’abord on s’exerça au “tir à l’oiseau” sur le “papegai” placé au sommet d’un mat dressé ou d’une tour, cible zoomorphe atteinte d’un stand de tir dit “jardin d’arc” ou “beursault”, inspirée d’un oiseau exotique de couleurs vives rapporté des croisades. Puis, du “pas de tir” on visa des pièces de bois rondes, “rouelles” peintes en cercles concentriques (afin d’évaluer exactement les performances), à rond central noir ou blanc au milieu duquel la tête d’un clou constituait “le mille” ou “la mouche”, le reste de la pièce laissé d’une couleur différente. Ces “cibles de tir” faites d’un fond de tonneau sont attestées au XVe siècle, trous rebouchés par des tenons-bouchons de bois taillé.
Les “fêtes du Tir”, très prisées, donnaient lieu à de grandes réjouissances populaires, défilés de tireurs en costumes très soignés, faste de mise en scène et scénographie à décors provisoires autour des cibles, baraques échoppes en bois, courses de chevaux, lutte, jeux, musiciens etc…. On y venait de très loin. C’est le besoin de conserver trace de ces joutes qui explique la création de cibles peintes. Tous devaient obéir au vainqueur devenu “Maître et principal archer” de la confrérie, puis “Roi des tireurs” avec avantages, prix, immunités. S’il gagnait le concours 3 années consécutives, le Maître devenait “Empereur des tireurs” et pouvait être anobli. Son nom est généralement inscrit en noir sur la cible, près de celui de la confrérie, et de la date du concours. A l’issue du tir, la cible pouvait lui être offerte comme trophée lors du grand banquet de clôture, ou gardée en souvenir par la confrérie organisatrice.
La plus ancienne “cible d’honneur” peinte à figures (elles peuvent être destinées à honorer quelqu’un, célébrer un événement ou la fin d’un concours, et elles sont réservées à l’usage des plus talentueux), date de 1413, réalisée en métal en Bade-Wurtemberg pour l’inhumation d’un membre de la confrérie. Les “cibles-tableaux” d’entraînement, peintes par des artistes souvent anonymes mais Rembrandt, Hals, van Der Helst…s’y essayèrent, se répandirent dès le XVIe siècle, décorées de motifs polychromes très variés (héraldique, scènes historiques ou mythologiques, légendes, figures, paysages, scènes de genre), set souvent rebouchées à la mie de pain (12 à 15 trous en moyenne par cible).
C’est le territoire de l’ancien Empire Austro-Hongrois qui conserve aujourd’hui la majeure partie des cibles existantes, chefs d’œuvre de l’art populaire, et quelques beaux recueils illustrés de leurs décors. La plupart du temps réservée aux hommes, de toutes classes sociales, c’est une pratique sociale et sportive toujours très appréciée en Europe Centrale, Allemagne, Belgique, Suisse, mais elle est méconnue en France, la Révolution l’ayant écarté comme tradition d’Ancien Régime.
Les plus grands artistes peuvent y exprimer leurs propres sensations.
Tout peut devenir cible-jeu : roi, dieux, temples, hommes et femmes, mais jamais la Mort car le regard vise l’être vivant ou l’objet convoité ; quand ce dernier est tué, il devient objet, sans âme, ce qui facilite son appropriation ; le “Mille” en dit long… souvent un œil y est dessiné car le regard est dangereux (par exemple : Actéon a regardé Diane au bain, elle l’a transformé en cerf, il est mort, tué par ses chiens).
Les Surréalistes ont aimé la cible-jeu de l’amour (Picabia, De Chirico, etc…), utilisant aussi l’appareil photographique pour se “tirer le portrait”. En 1962, plus près de notre époque violente, la féministe Niki de Saint Phalle atteignant en rafales son portrait de l’être aimé lors de l’exposition Tirs à volonté, dira : “Il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire. Détruire c’est affirmer qu’on existe envers et contre tout”. On est loin des réjouissances populaires entourant les premières cibles. B.F.