Visite de l‘appartement occupé par Victor Hugo et sa famille de 1832 à 1848 dans l’hôtel de Rohan-Guéménée, sur la place des Vosges, alors place Royale.
Musée de la Ville de Paris, fondé en 1902 autour du don fait par Paul Meurice, ami et exécuteur testamentaire de VH, il a été ouvert en 1903. La vente aux enchères et la dispersion des biens de la famille Hugo en 1852 ne permit pas une reconstitution fidèle du mobilier, et les espaces avaient été modifiés, mais les 7 pièces en enfilade du 2nd étage permettent de retracer les 3 grandes périodes de la vie d’Hugo, définies dans Actes et Paroles (1875-1876) :

Avant l’exil
Après l’antichambre qui évoque les années de jeunesse, et la période romantique naissante, le salon de réception aux murs tendus de damas de soie rouge, consoles dorées et glace vénitienne évoque le lieu de 16 ans de rencontre de l’avant garde romantique, de vie mondaine, politique et domestique. Il remplace le “salon des cuirs” qui donnait sur la place, et la salle à manger sur cour Portrait du général Joseph Léopold Hugo, son père, (1773-1828, brillant colonel de Joseph Bonaparte roi de Naples puis d’Espagne, était commandeur de l’Ordre royal d’Espagne pour sa bravoure, comte de Siguenza, demi-solde à partir de septembre 1814, mais Croix de St Louis et officier de la Légion d’Honneur en 1815. La notoriété de Victor lui permit de sortir du besoin en 1820. Père d’Abel, Eugène et Victor, il avait divorcé de Sophie Trébuchet, (1772-1821, qui encouragea ses enfants dans leurs études, et poussa Victor, fort en sciences physiques, à s’adonner aux lettres ; “je serai Chateaubriand ou rien” écrivit-il à 14 ans), Portrait d’Adèle Hugo en pied, par Louis Boulanger (1803-1868) à Bruxelles, née Foucher, épousée en 1822 après la mort de Sophie qui ne l’aimait pas. Ils eurent 5 enfants, mais Léopold, l’aîné, mourut à moins de 3 mois. Délaissée par son mari, elle eut une liaison avec Sainte-Beuve, ami de Victor et parrain d’Adèle, mais le quitta quand, jaloux du succès de Victor qui trouvait son inspiration dans le quotidien, il osa qualifier son œuvre de “poésie domestique”. Elle se consacra alors à ses enfants et aux intérêts financiers et littéraires de son mari, “Eve qu’aucun fruit ne tente” dira d’elle son époux avec nostalgie dans Les Feuilles d’automne 1833), Léopoldine par Auguste de Chatillon (née en 1824, elle périra à 19 ans avec son mari Charles Vacquerie, le 4/09/1843 dans le naufrage de leur barque à Villequier. Hugo, prévenu brutalement après l’inhumation, en sera terriblement affecté et groupera les poèmes qui suivent ce décès dans la 2nde partie des Contemplations, dont “Demain dès l’aube…”), Charles (1826-1871) qui fondera avec son père, son frère, Paul Meurice et Auguste Vacquerie le journal politique l’Evénement, sera poursuivi en justice pour un article contre la peine de mort et défendu par son père, qu’il rejoindra en exil à Bruxelles puis à Jersey avec son frère, jouant le médium lors des séances de spiritisme ; il sera le père de Georges et de Jeanne, immortalisés par VH dans ”l’art d’être grand-père”, et le grand père du peintre Jean Hugo (il mourra d’apoplexie en partant rejoindre son père pour dîner). Victor et son fils François-Victor par Auguste de châtillon-1836 (1828-1873, futur traducteur des œuvres de Shakespeare, auteur de la Normandie inconnue-1857), Adèle (1830-1915, d’une grande beauté et talentueuse pianiste, très affectée par la mort de sa sœur et par l’exil, elle sera la seule à survivre à son père mais souffrira de dépression dès l’âge de 26 ans. Obsédée par un homme qui ne l’aimait pas, elle se considérera comme sa fiancée, refusant de beaux partis, le poursuivant jusqu’à la Barbade pendant des années, et sombrant dans la démence. Elle sera internée à St Mandé puis Suresnes plus de 40 ans. Portrait de Juliette Drouet par Charles-Emile Callande de Champmartin (1806-1883), née Julienne Gauvain, orpheline à 1 an, elle prit comme nom de scène celui d’un oncle qui l’éleva. Maîtresse de James Pradier et son modèle pour la statue de la ville de Strasbourg, place de la Concorde, elle en eut Claire, reconnue plus tard, débuta une carrière d’actrice de peu de talent mais émouvante qui séduisit Victor Hugo en 1833, lors d’une lecture du rôle de princesse Négroni dans Lucrèce Borgia. Elle abandonna le théâtre pour se consacrer uniquement à lui et à son œuvre, qu’elle mettait au net, très jalouse des multiples liaisons de son amant mais maîtresse “officielle” pendant 50 ans. Buste de Victor Hugo (1802- il laissera pousser sa barbe durant l’exil auquel ses multiples prises de position le condamneront pendant les vingt ans du second Empire), marbre de 1838, dédicacé et signé par son fidèle ami Pierre-Jean David d’Angers, qui partageait les mêmes idéaux et subit aussi l’exil politique. Le sculpteur, passionné par l’étude de la figure humaine selon les théories physiognomonistes, pensait que sa mission était d’immortaliser le génie humain en créant une galerie des principales personnalités de son époque (Balzac). Le large front bossué et les pupilles à peine marquées firent dire au modèle : “…mon ami, c’est l’immortalité que vous m’envoyez ! ”.
D’abord chantre de l’alliance du trône et de l’autel, ses convictions politiques évoluèrent dès 1824, en fréquentant le salon de Charles Nodier à l’Arsenal. En 1827, après son “manifeste” de la préface de Cromwell où il s’engage en faveur du romantisme contre le classicisme, il est chef de file de la jeune génération au cercle du Cénacle, qui mêle musiciens, artistes, écrivains (Vigny, Musset, Dumas, Balzac, Mérimée , Nerval, les frères Dévéria, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer..) pour rejeter les conventions académiques, combattre pour la liberté dans l’art et dans la création, inventer des formes nouvelles. En 1829, il rompt avec le régime après interdiction de sa pièce Marion Delorme. Après la bataille d’Hernani, février 1830 (Anciens, classiques, contre Modernes voulant la reconnaissance du drame romantique), les grandes actions de l’homme engagé commencent : le combat pour l’abolition de la peine de mort et contre l’injustice sociale (Le dernier jour d’un condamné, Claude Goux), le combat pour les droits des enfants et des femmes. Le polyptyque de ND de Paris, est issu de sa réflexion sur le destin et la Fatalité, sur les “démolisseurs” des œuvres du Moyen-Age, sur la justice aveugle et la peine de mort, sur le pouvoir royal, et sur les 3 ordres (la nouvelle aristocratie avec Phoebus de Chateaupers à l’amour frivole, le clergé avec Frollo , sa foi et son amour-haine pour la bohémienne, le peuple avec Quasimodo et son amour sans illusion pour Esmeralda, innocence et naïveté). Son gout de la péninsule ibérique est représenté par la toile illustrant le drame Inez de Castro, cadeau des ducs d’Orléans.

Pendant l’exil
Le salon chinois est une restitution du décor conçu par le poète pour la chambre de la seconde maison de Juliette à Hauteville Fairy, face à Hauteville House. Louis Koch, unique neveu et héritier de Juliette, a sauvé ces panneaux qui lui ont été achetés en 1903 avec de nombreux dessins, souvenirs, estampes et photographies. Les monogrammes VH et JD, parsèment l’ensemble qui mêle chinoiseries et inventions hugoliennes à motifs de personnages, animaux, fleurs et papillons: nattes peintes de Chine, cheminée à miroir de Venise “Ego Hugo”, et panneaux pyrogravés humoristiques, casiers à porcelaines, miroir au cadre peint, table offerte par Juliette et sur laquelle VH commença à écrire la Légende des siècles en 1859. Ecrire partout ses initiales n’est pas que narcissique : “dire mon nom proscrit c’est vivre et c’est la liberté ! ”.
La salle à manger médiévale d’Hauteville Fairy est un festival néogothiques hugolien ; il aimait le bois sombre, souvenir de ses jeunes années en Espagne (où les scènes terribles entrevues au retour l’auraient marqué à jamais contre la peine de mort et les marques au fer rouge), et il détourne de leur fonction originelle des meubles et objets chinés (miroir de sorcière, chiens de faïence, pichets, lustres qu’il va agrémenter avec des bobines de fil…) lors de la “chasse aux vieux coffres” qu’il mène avec Juliette et Charles (il acheta plus de 60 coffres en moins d’un an !). Un menuisier de Guernesey réalisait les meubles, souvent issus de superpositions, à partir de dessins fournis : le buffet de coffres assemblés en fournit un bon exemple, les portes d’armoire assemblées en plateau de table un autre. Le poète aimait leur ajouter des dates, des symboles, allégories ou devises latines. Certaines inscriptions célèbrent son amour pour Juliette, d’autres gardent leur mystère.

Depuis l’exil
Les 2 dernières salles sont consacrée à l’époque du retour d’exil de VH (1870-1885), célèbre et reconnu “père de la République”, mais veuf, ayant perdu 4 enfants, se consacrant à “l’art d’être grand-père” pour Georges et Jeanne. La Maison recèle le fonds d’œuvres graphiques et manuscrites de VH le plus important avec celui de la BNF: éditions originales de l’écrivain, peintures et sculptures lui rendant hommage, estampes, caricatures et pièces de mobilier, calendriers, encres et motifs de tapisserie à son nom, figurines, photographies; VH était un fanatique de photo bien avant nombre de ses contemporains. Avec Charles, il se prêtait à de nombreuses séances de poses qui permettent de mieux le connaître.
Son cabinet de travail présente en alternance les œuvres provenant de la donation des petits enfants à la ville de Paris en 1903, les images populaires dédiées au culte du grand homme (donation Paul Beuve), des publications de l’époque. Il dessinait sur une table rabattante très astucieuse pesant 3500 kg ! Devant ses dessins, Charles Baudelaire dira: “Je n’ai pas trouvé chez les exposants du Salon la magnifique imagination qui coule dans les dessins de Victor Hugo comme le mystère dans le ciel. Je parle de ses dessins à l’encre de Chine, car il est trop évident qu’en poésie, notre poète est le roi des paysagistes”. Il essayait tout mediums, utilisant souvent le marc de café, et la facture des dessins est extrêmement libre car ils n’étaient pas destinés à être exposés. Les surréalistes les recherchaient et André Breton appela sa fille AUBE, du nom qui figurait sur un paysage très synthétique de VH.
La chambre : Une donation de ses petits-enfants a permis une fidèle restitution de la chambre où il s’est éteint le vendredi 22 mai 1885 des suites d’une congestion cérébrale, au 50 avenue Victor Hugo (n° 120 aujourd’hui), dans un des 3 hôtels de son amie la princesse de Lusignan, où il s’était installé avec Juliette en 1878 (elle y mourut en mai 1883, et cet hôtel fut détruit en 1907, remplacé par un immeuble haussmannien dont la porte est surmontée du visage sculpté de VH couronné de lauriers). Zlice, la veuve de Charles vint s’installer au n° 132 avec ses enfants.
La chambre de VH, tendue de soie vieux rouge, était meublée d’un haut bureau-écritoire de clerc de notaire, sur lequel il aimait travailler debout, d’un lit Louis XIII à colonnes torses, et d’une commode Louis XV.
Hugo, Pair de France, entra à l’Académie Française en 1841 après 3 tentatives infructueuses, devenant ainsi le premier académicien né au XIXe, personnage fondateur et emblématique de toute une époque et de tout un pays. A la fin de sa vie la potion de l’avenue d’Eylau où il habitait fut débaptisée pour devenir l’avenue Victor Hugo. Quand il s’éteignit, les députés et sénateurs de la IIIe République, décrétèrent des funérailles nationales. Malgré ses dernières volontés VH fut le premier écrivain français à recevoir cet hommage posthume. .
Ses obsèques furent fixées au lundi 1er juin. Le samedi 30 mai, le corps fut déposé dans un immense sarcophage noir et argent décoré d’écussons sur lesquels les titres de ses œuvres étaient gravés, ainsi que son portrait porté par 2 Renommées sonnant trompettes. Le dimanche, sa dépouille fut déposée sous l’arc de triomphe à l’ordonnancement confié à Charles Garnier. Ce fut un défilé incessant du peuple, les Champs-Elysées furent envahis le jour et la nuit, les bouquets s’amoncelèrent. Un crêpe noir le voilait obliquement, des cuirassiers à cheval veillèrent toute la nuit l’immense catafalque surmonté du monogramme VH, à 11 h 21 coups de canons donnèrent le départ du cortège (à simple corbillard noir des pauvres, selon le vœu du défunt) vers le Panthéon. 2 millions de personnes se pressaient le long du parcours ! B.F.