Par Philippe GUETIN

Des questions théologiques fondamentales se posent dès l’origine du christianisme : entre le bien et le mal, qu’est-ce qui oriente nos choix ? Et, surtout, le salut des âmes est-il dû à la grâce divine ou à notre libre arbitre ?

Faisant déjà débat au Ve siècle entre l’évêque africain Augustin d’Hippone et le moine britannique Pélage, le sujet devient, au Moyen Age, un grave problème entre, d’une part, les Augustiniens, Calvinistes et Luthériens qui soutiennent la thèse de la grâce divine et, d’autre part les Jésuites, adeptes de la liberté humaine dans le processus du salut.

Selon Saint Augustin, la grâce “efficace” est insufflée chez certaines personnes prédestinées : la volonté de Dieu est toute puissante et agissante, et il décide seul à qui il donne cette grâce.
Les Jésuites pensent, au contraire, que l’homme est responsable de son destin et qu’il ne doit son salut divin qu’à lui-même par un libre comportement exemplaire.

Au Moyen-Âge, la théologie est surtout dominée par la pensée augustinienne et laisse donc peu de place à la liberté humaine préconisée par les Jésuites, et Thomas d’Aquin tente vainement de concilier les deux tendances.
Le mouvement augustinien se radicalise au XVe s. avec les réformateurs Calvin et Luther qui prennent avec un excès de rigueur le discours à la lettre : seule la foi permet d’être réceptif à la grâce divine et, plus encore, celui qui n’a pas reçu la grâce ne peut être sauvé !

Pour contrer la Réforme, l’église catholique essaie vainement, au Concile de Trente, de résoudre ce problème théologique. Les Jésuites craignent qu’un augustinisme trop marqué n’affaiblisse le rôle de l’église et s’appuient sur les écrits de Thomas d’Aquin dont la thèse sera reprise au XVIe s. par le jésuite Molina. L’opposition augustiniens/jésuites ira en s’envenimant jusqu’au règne de Louis XIV.

Au XVIIe s. Cornélius Jansen, alors professeur à l’Université, entreprend la rédaction d’un traité (1300 pages !) sur l’œuvre de St Augustin (l’Augustinus). Il y affirme que la volonté de l’homme, sans le secours divin, n’est capable que du mal, et ce secours n’est pas attribué à tous.

Parallèlement, le très rigoureux abbé St Cyran devient le directeur spirituel de l’Abbaye de Port-Royal. Avec ses 2000 ha de fermages et forêts, et ses immeubles à Paris, celle-ci, qui est dirigée par l’Abbesse Angélique Arnaud, est une sorte de puissance dans l’Etat et même au sein de la papauté. Elle devient un haut lieu de recherches théologiques, avec la fréquentation d’un grand nombre d’intellectuels et personnalités de l’époque, tels que St Cyran, Antoine Arnaud (frère d’Angélique) ou l’écrivain Pascal qui y rédige “Les provinciales”. Beaucoup choisiront de se retirer à Port-Royal pour y méditer, y mener une vie austère, mais aussi pour y enseigner. Ce seront “les solitaires”, chargés des “Petites Ecoles”, où ils transmettront les idées du Jansénisme qui se propageront ensuite dans toute la France.

D’abord religieux, le Jansénisme devient un pouvoir politique. Richelieu essaie de le combattre en soumettant au Pape Innocent X cinq propositions tirées, en réalité, de l’Augustinus. Après 2 ans d’argumentation de part et d’autre, le pape, qui a besoin du soutien du Roi, finit par condamner les propositions jugées hérétiques et condamne donc, indirectement, le Jansénisme.

Par la suite, hanté par le souvenir de la Fronde, Louis XIV n’aura de cesse de briser ce pouvoir du Jansénisme en dispersant les “Petites Ecoles” puis les pensionnaires des abbayes des Champs et de Paris. Après une courte trève, le Roi réduit définitivement le mouvement et les Jansénistes doivent s’exiler à l’étranger. Les bâtiments de Port-Royal-des-Champs sont complètement détruits en 1713.

Une ultime défaite est subie par les jansénistes, en 1730, avec la Bulle Unigenitus, qui devient une loi d’Etat et qui condamne à nouveau le Jansénisme au travers des écrits de Pasquier Quesnel, héritier d’Antoine Arnaud. Or, cette bulle irrita une partie du clergé qui eut l’impression de perdre, d’une part, une partie de ses privilèges et, d’autre part, le milieu parlementaire. Elle permit au Jansénisme moribond de retrouver un second souffle qui perdura jusqu’à la Révolution.

Aujourd’hui, le Jansénisme ne suggère plus qu’une attitude austère, décrite dans la littérature (Mauriac) ou chez des personnes connues, telles que Lionel Jospin. M-F J.