CONFÉRENCE DU 16 NOVEMBRE 2021

LA COLLECTION MOROZOV PAR VALÉRIE VAN WONTERGHEM LES ICÔNES DE L’ART MODERNE A LA FONDATION LOUIS VUITTON

L’exposition “les icônes de l’art moderne comprend deux volets :

  • En 2016, la fondation Louis Vuitton a rendu hommage au collectionneur Sergueï Chtchoukine,
  • Cette année, c’est la collection des frères Mikhail et Ivan Morozov qu’elle nous invite à parcourir

Par le biais de photos et d’une première galerie de peintures, l’exposition commence par une présentation de la famille Morozov.

La FAMILLE

C’est une famille d’origine serve de la région de Moscou. Quand l’arrière-grand-père se marie, il demande à son propriétaire, l’autorisation de créer un atelier de rubans de soie avec la petite dot de sa femme. Les affaires prospèrent et la famille rachète son indépendance. Le servage n’est aboli en Russie qu’en 1861.

Ivan Morozov

Comme le reste de la famille, le père Abraham fait partie des vieux croyants, qui sont des adeptes des anciens rites de l’Église orthodoxe et persécutés. La manufacture s’agrandit, la famille fait fortune. Les Morozov exportent des textiles et cotonnades jusqu’en Chine et en Iran. Abraham Morozov meurt très tôt.

La mère Varvara est une femme assez extraordinaire. A la mort de son mari, elle gère les affaires familiales.

Elle est progressiste et s’attache à des œuvres de bienfaisance. Elle fait construire un hôpital psychiatrique, finance des écoles pour les enfants défavorisés et des foyers pour les ouvriers âgés et malades. Elle tient aussi un salon littéraire et fait œuvre de mécénat. Elle donne une très bonne éducation à ses fils. Deux fois par semaine, ils suivent des cours de peinture auprès de Korovine.

LA COLLECTION DE MIKHAIL

C’est par lui que tout commence, l’aîné Mikhail naît en 1870 et suit des études littéraires. C’est un bon vivant, personnage excessif qui adore la vie. Marié, il vit à Moscou dans un hôtel particulier de style pompéien.

Il commence sa collection par les artistes russes qui sont ses conseillers et ses amis, Serov, Korovine, Vroubel (la princesse cygne).

C’est une génération marquée par une palette plus claire, la peinture en extérieur et des vues plongeantes.

Il va régulièrement à Paris au théâtre et à l’opéra.

Ses premiers achats ont lieu dans les années 1890. Il a 20 ans.

Van Gogh aux Saintes-Maries de la Mer — Wikipédia
“la mer aux Saintes Maries de la Mer”. Van Gogh
  • Auguste Renoir, portrait en pied de Jeanne Samary qui joue les soubrettes à la comédie française. Ce premier portrait est assez conventionnel.
  • Manet, “le bouchon”. C’est le premier Manet à entrer dans la collection. Tableau très libre par sa construction en diagonales, 2 verres, 2 bouteilles, 2 personnages. L’homme est en contraste chromatique.
  • Monet, “champ de coquelicots” caractéristique de la révolution impressionniste par sa peinture en extérieur, claire, avec des touches éclatées qui utilisent les complémentaires.
  • Il est le premier à faire entrer des Gauguin et des Van Gogh dans les collections russes.
  • Van Gogh, “la mer aux Saintes Maries de la Mer”. Van Gogh se trouve à Arles. Il a la révélation de la flore et de la lumière méridionales. Il veut voir la mer et l’effet bleu cobalt sur le paysage.
  • Gauguin, il achète 2 Gauguin : “paysage avec 2 chèvres” et “la pirogue”.
  • Il achète aussi des post impressionnistes, le nabi Pierre Bonnard “derrière la grille”, surnommé le japonard, il joue sur la planéité, le regard est arrêté par la barrière. Le Fauve, Louis Valtat. Et aussi Toulouse Lautrec (affiche d’Yvette Guilbert chantant). En quelques coups de pinceaux, Yvette est identifiée par le public.

Il meurt en 1903 à l’âge de 33 ans. En moins de 10 ans, il a acquis 44 œuvres russes et 33 œuvres françaises.

LA COLLECTION D’IVAN

Il y a une connexion entre les collections des 2 frères par les choix des artistes, les thématiques, les couleurs.


“la gelée à Louveciennes” de Sisley

Ivan a un an de différence avec son frère. C’est lui que sa mère juge le plus apte à reprendre l’entreprise familiale. Il fait des études à l’école polytechnique de Zurich.

Son premier voyage à Paris date de 1903, année de la mort de son frère.

  • Il achète sa 1ère toile impressionniste auprès de Durand- Ruel, “la gelée à Louveciennes” de Sisley, une palette assez claire avec une organisation par plans.

Puis des Renoir, “la Grenouillère” à Croissy sur Seine, jeux de lumières, éclatement de la touche, “sous la tonnelle au moulin de la Galette” et comme en réponse à son frère un portrait de Jeanne Samary.

  • Dans la salle des paysages : Monet, “l’étang à Montgeron” et deux décors commandés par la famille Hoschedé, peintures du plein avec une barrière végétale et du vide où le paysage s’ouvre sur une pièce d’eau. La commissaire de l’exposition essaie de créer des liens entre les paysages russes (le lilas de Vroubel) et français.




“l’étang à Montgeron” Monet
  • Salle dédiée à Cézanne : c’est son peintre préféré. Il achète 18 tableaux de manière pédagogique et didactique, chaque œuvre illustrant une période de l’artiste. “les bords de la Marne à Pontoise” avec Pissaro, ” autoportrait à la casquette”, “l’homme à la pipe”, “paysage bleu”, “la montagne Sainte Victoire”.
  • Salle Van Gogh : “la vigne rouge “seul paysage de Van Gogh vendu de son vivant. “La ronde des prisonniers”, Van Gogh reprend une gravure de Gustave Doré qui critique les conditions d’incarcération dans les prisons britanniques ; deux couleurs, le bleu,et le jaune avec une perspective plongeante qui fait écho à l’enfermement qu’il a connu à Saint Remy.
  • Salle Gauguin : ce sont des tableaux de la période tahitienne, ” la parlotte”, conversation ritualisée, ” nature morte aux perroquets”, où on sent la mort roder. Quand il arrive à Papeete, Gauguin est excessivement déçu. Il pense trouver un monde primitif et trouve un monde colonial. Il rentre à l’intérieur du pays et observe les locaux.
  • LA DÉCORATION DE L’HÔTEL MOROZOV DE 1907 A 1912 :

Ivan Morozov demande à Maurice Denis de décorer son salon de musique. Maurice Denis exécute des panneaux représentant l’histoire de Psychée.

A la suite de cette 1ere commande, il décide de faire réaliser un décor au-dessus de son escalier. Pierre Bonnard réalise un triptyque, Méditerranée, qui fait partie intégrante de l’architecture. Ivan Morozov fera plus tard compléter cette commande par des panneaux représentant les saisons.

  • LES DERNIERS ACHATS

Salle Matisse : Chtchoukine pousse Ivan Morozov à acheter des Matisse. Morozov comprend la correspondance entre Cézanne et Matisse. Il fait entrer dans sa collection des natures mortes, “nature morte à la danse”.

Morozov lui commande 2 paysages et une nature morte. Matisse réalise en réponse le triptyque marocain, “la vue de la fenêtre ” Zorah sur la terrasse” et ” la porte de la Casbah”, c’est une symphonie de bleus.

Valentin Serov peint son portrait devant une nature morte de Matisse. Picasso : il achète trois tableaux qui sont des œuvres de basculement,

-“les saltimbanques”, image qui entame la période bleue avec des visages cernés et des corps imbriqués.

-“L’acrobate à la boule”, qui entame la période rose. La puissance de l’homme au premier plan et sa stature hiératique contrastent avec la fragilité, la grâce et le déséquilibre de l’acrobate.

– “Portrait d’Ambroise Vollard”, peinture cubiste.

En 1917, c’est la révolution. Les usines sont nationalisées puis les collections. Celles de Chtchoukine et des frères Morozov sont réunies. Ivan Morozov est relégué dans deux petites pièces de son hôtel particulier. Il devient l’assistant du directeur du musée d’art occidental. En 1919, il part et s’installe en Suisse.

En 1948, Staline rédige un décret qui donne 15 jours pour décrocher ces tableaux d’un art décadent. Les collections sont réparties entre les musées russes dans des conditions parfois précaires.

Ivan Morozov meurt en exil à 49 ans.

Le nom des Morozov est rayé des cartels jusque dans les années 1970.